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10/05/2008

Molière prend les armes

On l'a récemment appris par la presse : il est question que la MC93, une des grandes institutions culturelles de la banlieue parisienne reviennent dans le giron de la Comédie-Française. Evidemment le tollé est énorme, la MC93 incarnant tout ce qu'il y a de plus moderne, branché et militant (c'est le lieu de villégiature de la Volksbühne), face à une maison-mère quelque peu décatie, souffrant encore de la polémique suscitée par la nomination à sa tête comme administratrice générale de Muriel Mayette. La ligne de mire de Muriel est de renouer avec les tournées en Province, d'ouvrir les Français sur un public plus large. Les Français qui s'exportent depuis peu au Théâtre de Gennevilliers... On pourra par exemple y voir, en mai et juin 2009, un Bérénice de Racine, mis en scène par Faustin Linyekula avec des acteurs de la Comédie-Française. Une telle initiative ne peut susciter qu'un sain enthousiasme. Mais avec l'affaire de la MC93, le désir d'ouverture (tiens tiens, un nouveau terme de la novlangue sarkozienne qui repointe son bout de nez...) passe un cap en adoptant purement et simplement une logique impérialiste d'annexion, le tout soutenu par les idéologues au pouvoir.



Parenthèse : Le projet en question n'est pas sans relation avec tous les projets de "musée mobile" (le Louvre, Beaubourg)... ou encore le miltantisme récemment affiché d'Alain Seban (directeur de Beaubourg) qui souhaite que soient mieux mis en avant les artistes français et à cette fin... annexer une partie du palais de Tokyo!



Le site du Monde nous apprend que le projet aurait été évoqué à huis-clos lors d'une réunion tenue jeudi 25 septembre entre les cultureux du ministère, du conseil régional d'Ile-de-France, du conseil général de Seine-Saint-Denis (PS), de la ville de Bobigny (PC) et du Théâtre Français. Le discours officiel est celui d'un retour dans les "théâtres de quartier" (pris d'assaut par la scène ultracontemporaine et ses borborygmes incompréhensibles), un retour du répertoire français à la papa, un retour à la culture légitime. Privilégier l'accès à la culture sur la recherche artistique de pointe, voilà l'intention bienveillante qui dissimule une tentative de putsch idéologique, ne faisant pas dans la dentelle question violence symbolique!



Mauvais esprit

Vieux débat ranci sur la démocratisation culturelle contre la qualité de l'Art, remué jusque dans ses racines les plus moisies. Tout incline en effet pour les esprits éveillés à prendre le parti de l'Art contre les basses oeuvres des politiques culturelles : "La création ne peut se limiter à un geste culturel" serine Dimitri Konstantinidis dans Mouvement. Dans le Grand dégoût culturel, (Seuil, 2008) Alain Borsat va jusqu'à présenter la culture comme une entreprise de lavage de cerveau participant à la biopolitique généralisée, entendre par-là une dictature des opinions et au premier chef des comportements! Dans son récent Spectateur émancipé, le philosophe Jacques Rancières se range du côté du spectateur, qui doit se libérer de la critique et du "bruit" culturel pour renouer avec sa liberté intellectuelle... Discours louable, mais qui en revient à sacraliser le "silence" et le mystère de la relation entre le spectateur et l'Oeuvre... Recoucou Malraux et la mystique de "l'expérience spectatoriale"! Comme on le voit, il est difficile de trancher dans de tels déblablas tant les idées reçues sont équitablement partagées, tributaires de cycles assez courts : la défense de l'Art contre la culture, puis de la Culture contre l'élitisme artistique; la défence du service public culturel contre la marchandisation de l'art, puis du pragmatisme, contre le déclin des intellectuels et artistes français; la valorisation de la rencontre brute avec l'oeuvre d'Aaaart (Malraux) contre le discours plus pédago privilégiant l'accès aux oeuvres et l'éducation que celle-ci rend nécessaire.



Bref.



La polémique de la MC93 remue le terreau de vieilles disputes mal enterrées. Elle conduit à reposer la question d'Antoine Vitez : "Faire du théâtre aujourd'hui, c'est répondre à la question posée depuis finalement pas très longtemps en France pour la première fois par Jean-Vilar : quelle forme trouver exprimant le rapport nouveau que nous cherchons avec le public." En imaginant les théâtres de quartier, Vitez voulait transporter le théâtre des idées, le théâtre de qualité dans les quartiers. Evidemment au final, c'est en grande majorité le public bobo qui se transporte dans les quartiers, ce qui cautionne partiellement la tentative nauséabonde d'annexion de la CF ... Pourquoi ça ne marche pas bien ? En partie parce que ces centres dramatiques sont de grosses usines à gaz qui ne font pas de "théâtre du milieu" (la solution n'est donc pas de transbahuter les Français en banlieue rouge). Ces paquebots n'étaient pas prévus dans le projet vitézien: "voilà ce que c'est que le théâtre de quartier: un petit groupe d'acteurs qui racontent une histoire, pas nécessairement avec des décors et des costumes de scène, et parfois sans scène." (1968)



La Comédie-Française présente déjà des petites formes au Théâtre de Gennevilliers. C'est probablement de cela dont le paysage théâtral a besoin, de décloisonnement, certainement pas d'OPA ou de discours éculés dissimulant mal leur violence. La mise en danger de la MC93 est une insulte faite au travail de cette institution depuis des années. Inversement, ne tombons pas dans le piège du discours essentialiste sur la qualité artistique et sur la subversivité nécessaire des avant-garde.



Trève de mauvais esprit: Pétition à signer sur le site de la MC93

9/22/2008

Un Dom Juan pouët pouët de gauche


Marqué par son passage dans le groupe T'chan'g de Didier-George Gabily, Yann-Joël Collin est un des survivants du théâtre de troupe et de groupe à l'ère de la massification qui s'impose de plus en plus dans nos usines à gaz théâtrales, où règne en maître le plus froid des monstres froids : le théâtre visuel et ses acteurs bardés de micros, aux effigies démultipliées par des captations vidéos de toutes sortes... Lui et la compagnie La Nuit surprise pour le jour ont monté en 2007 un Dom Juan que l'on peut voir en ce moment au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, égayé par l'arrivée de son nouveau directeur, Christophe Rauck. Un spectacle du dimanche aux intentions louables.

On voudrait pouvoir défendre cet amusant divertissement rempli de bonnes intentions, qui fait rire les enfants et chanter les parents sur "On ira tous au paradis" de je-ne-sais-plus-qui, qu'entonne le grand seigneur méchant homme avant de mourir au dernier acte, au moment le plus ordalique. Las, comme le montre cet exemple parmi d'autres, le spectacle brille plus par son goût doûteux que par ses trouvailles ingénues. Après une première heure qui ne laisse pas porter de jugement définitif, et où l'on se sent encore somme toute porté par la jovialité qui réunit scène et salle (un peu énervé quand même du traitement approximatif du texte de Molière et des gros effets Bozo le clown), on s'irrite lorsque la troupe nous laisse en plan devant un écran pendant tout un acte, celui de la forêt et du mendiant, entièrement filmé sur le petit parvis du théâtre. Cette mise en scène du dedans-dehors, outre qu'elle n'est pas nouvelle , outre qu'elle va à l'encontre des convictions du théâtre de tréteau dont se réclame pourtant la bande de sympathiques drilles, n'exploite pas du tout le cadre "réel" de Saint-Denis et ennuie assez rapidement.

La deuxième partie après l'entracte, le souper de pierre, est une foirade dans le mauvais sens du terme : peut-être pour nous réveiller de notre demie-heure de cinéma, les comédiens n'en finissent pas de monter et descendre de scène, de s'agiter à grandes ruades, de hurler, de déplacer force micros et tréteaux pour au final, donc, chanter "On ira tous au Paradis". Ce dernier acte voit l'accumulation de toutes les facilités gratuites : "toc-toc" dans les micros avant de parler, comédiens qui picolent avec l'équipe technique venue remballer des décors. Quant à la mise en scène du monologue libertin de Dom Juan comme un discours d'Olivier Besancenot possédé par Malcom X, pourquoi pas... Certaines idées méritent d'être un peu plus martelées que de coutume par les temps qui courent...

Le passage le plus réussi est sans conteste la scène paysanne, car le sens du comique de la troupe s'y déploie à merveille, le tout porté par un acteur (celui qui incarne Pierrot,) que j'ai personnellement trouvé extraordinaire.

Tout le spectacle est conçu pour rompre la barrière entre la scène et la salle, mais au final c'est quand même Molière qui semble tombé dans la fosse à orchestre. Dommage car on aurait aimer avoir aimé. Mais après une heure de poilade rigolade, on se dit "c'est too much", "pas très fin", "encore!". Une heure, c'est déjà pas mal vu l'époque, me direz-vous à raison. Un spectacle un peu trop bien intentionné, parfois inspiré, et un peu trop cordial - comme ces gens qui se sentent obligés de vous embrasser trois fois au lieu d'une.

Photo: Dom Juan face à Sganarelle, acte V.

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