
Non, Gertrude (le cri) d'Howard Barker, n'a rien à voir avec la pièce de Josiane Balasko. Le dramaturge catastrophiste nous livre une réécriture d'Hamlet centrée autour du personnage de la mère du prince au gros cerveau. Une image inversée de la pièce de Shakespeare - comme le rappelle un des leitmotivs de la mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti qui décline le thème du miroir et du reflet - et dépourvue de transcendance. Maman et putain assumées, Gertrude, montée sur la paire de jambes vertigineuses d'Anne Alvaro est la "bocca della verita"! Pas facile de la faire accoucher du sublime, orgasmatique et dévastateur "cri" toutefois, puisque ce dernier nécessite la concomitance de la jouissance et du crime, de l'Eros et du Thanatos (pour ceux qui ont du mal à suivre...).
Donc, la dramaturgie s'organise autour de ces "pics" d'intensité que sont les cris de Gertrude, jusqu'à l''extinction finale, dans le sang on l'aura deviné : quand la putain redevient une bobonne après avoir exterminé tout son clan ainsi que son grand amour Claudius, et finit par s'embourgeoiser dans les bras du libidineux Albert.
Le principe d'inversion est particulièrement visible à travers le traitement en inverti du personnage d'Hamlet : tandis que Gertrude campe la vérité assumée jusqu'au bout des ongles, on ne peut que compatir avec un Hamlet scrofuleux, pudibond, moraliste, aux pensées molles et gluantes, vivant dans un monde sans amour et incapable d'aimer.
Le spectacle est beau, porté par des acteurs, tous merveilleux (et donc vraisemblablement très bien dirigés) dans les nuances tragicomiques qu'ils parviennent à extirper de ce texte pourtant difficile et fragmentaire. Si l'on veut chipoter, disons que la mise en scène pèche par son côté discontinue et des choix esthétiques confus, hésitant entre abstraction et baroque, théâtre de tréteaux et théâtre d'Art, raffinement dandy et touches de mauvais goût. Une accumulation de bonnes idées de metteur en scène plein d'imagination, mais sans unité réelle. Les effets les plus spectaculaires ne sont convoqués que pour quelques secondes ce qui a le don d'irriter. Le disposititif de base est assez malheureux : de gros cubes tout pas beaux inversables qui circulent sur des rails. Quant au final, il est surprenant et séduisant, mais quelque peu (contre)plaqué. Peut-être parce que la pièce de Barker tire quand même en longueur et qu'il fallait occuper l'oeil vers le dénouement. Mais je n'ai toujours pas compris l'à propos de cette immense façade hausmannienne en trompe-l'oeil, dressée devant nous durant la dernière demie-heure, hormis la démonstration maniériste de virtuosité.
A ce sujet, ne faut-il pas y voir une certaine continuité dans les choix esthétiques de la programmation de Py? Maniérisme, virtuosité esthétisante et un peu énervante... Beaucoup mieux que les mises en scène d'Antonio Latella tout de même, auquel on songe face à ce Cri de 2h30 (sans entracte). Pan dans les dents.
Au théâtre de l'Odéon en ce moment.


